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Ali

Paris 11e

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Ali

« Regarde : je n’ai jamais été à l’école. En Afrique, les paysans à l’époque, ils ne voulaient pas que leurs enfants partent à l’école : ‘’Si ton fils, il part à l’école, c’est fini. Il va devenir comme des Français, il va partir.‘’ Avant l’indépendance, c’est les Français qui ont construit cette école. Mais tellement les anciens nous lavent le cerveau, on n’arrive même pas à faire quelque chose qui nous intéresse. Sinon l’école, tout le monde il sait que c’est bon !

 

 

 

Moi, la première fois que je prends un bic pour écrire un papier, c’est ici en France. »

 

Ali a 39 ans, il est né en Mauritanie et est arrivé en France le 26 octobre 2005, date qu’il annonce solennellement. Il a commencé les cours de français il y quatre ans.

 

« Vraiment, je remercie toute la Solidarité Roquette. Je suis tellement content. Mais comme actuellement mon emploi du temps a changé, je n’arrive pas à aller aux cours de français.

 

C’est pas direct je suis venu à Solidarité Roquette. J’ai commencé d’abord les démarches de papiers. Je suis venu par un visa. Y a des gens intermédiaires qui mangent ton argent. Sinon on sait très bien que 4 000 euros un visa, c’est faux.

 

A l’époque je suis rentré dans un foyer. Pendant cinq ans, à chaque fois je travaille, je le donne jusqu’à que j’aie réussi à rembourser l’argent. Je me suis inscrit à un bureau qui fait des ménages, parfois je travaille quinze jours, parfois une semaine, parfois rien du tout… J’ai obtenu mon titre de séjour en tant que réfugié, jusqu’au dernier moment que j’ai demandé la nationalité française : ça a été accordé le 23 décembre 2016.

 

Maintenant j’ai trouvé du bon travail. Toujours c’est le ménage, mais c’est plus stable. Je travaille dans trois théâtres.

 

En Mauritanie, c’est les blancs qui sont au pouvoir. Depuis l’indépendance, c’est comme ça. Les ministres noirs n’ont aucun pouvoir de décision. Si tu es noir, jamais tu vas être un chef d’équipe. Ils vont mettre quelqu’un supérieur de toi, un blanc. C’est un arabe. Eux, c’est le patron.

 

Mon père et ma mère, c’est des paysans. Nous quand on cultive, y a des bergers, ils vont mettre des bêtes par force dans ton champ, tu peux rien faire. Quand tu portes plainte contre ces bergers, c’est comme zéro. Une fois, il y a une base militaire qui est venue : ils ont installé dans notre champ. Par force ! 11 mois pleins ! Dans notre champ on peut rien faire. Après nous on est parti…

 

Au début, j’ai dit non-non-non, moi je vais retourner en Mauritanie parce que c’est mon pays. Mais à chaque fois ce que je vois, je dis c’est fini, je ne peux pas…

 

– A Paris, comment avez-vous finalement appris le français ?

– J’avais un conseiller. A chaque fois il dit : ‘’Vous êtes jeune, il faut essayer de prendre des cours de français.‘’ J’ai dit ‘’Oui-oui, d’accord-d’accord‘’ mais au fond de mon cœur, au début, j’ai pas eu le courage. Je dis ‘’Je suis déjà grand, c’est fini pour moi.‘’ Mais du moment que j’ai commencé, j’ai pensé ‘’Ah mais il a raison, regarde ! J’ai perdu beaucoup de temps !’’

 

Même cet appartement, c’est lui qui m’avait aidé. ‘’Va au mairie, tu fais une demande.‘’ J’ai dit ‘’Non, je ne trouve pas !‘’ Il dit ‘’Non-non-non-non, va au mairie !‘’ J’ai pris la demande au mairie et je suis revenu : ‘’Voilà, le rempli.‘’ Il a rempli TOUT ! Il dit : ‘’Va le déposer. Tout est possible dans la vie !‘’

 

Et un jour, Ali reçoit un courrier lui annonçant qu’il est retenu pour un appartement. Tout à la joie de cette nouvelle, il répond sans perdre une seconde…

 

Trois mois plus tard, on l’appelle : ‘’Vous n’êtes pas encore donné les documents pour la maison ?‘’ J’ai dit : ‘’Moi j’ai dit oui ! J’ai coché oui !‘’ (Rires) Il a rigolé au téléphone. Il dit ‘’Monsieur…‘’ J’ai dit ‘’Oui ?‘’ ‘’Est-ce que vous avez déjà vu une demande pour un appartement sans justificatifs ?‘’ Je dis : ‘’Quels justificatifs ?‘’ Il dit : ‘’Votre pièce d’identité, c’est un exemple.‘’ ‘’Hein ?? Je ne sais pas Monsieur !‘’ Il dit : ‘’Donc si vous n’amenez pas aujourd’hui, c’est mort pour vous.‘’

 

« J’ai commencé à pleurer. » me dit Ali en riant aujourd’hui de bon cœur. « Comme c’est ma première fois, au lieu que j’aie fourni tous les documents, juste j’avais coché oui, j’ai envoyé la lettre, j’ai pas mis la pièce d’identité, rien du tout. »

 

Ali fonce au foyer pour récupérer ses documents qu’il faxe à plusieurs reprises sans succès et qu’il apporte finalement lui-même. Le bail est signé le 5 septembre 2014, encore une date qu’il n’oubliera pas de sitôt.

 

« Pour tout ça, à chaque fois je remercie mon conseiller. J’ai appelé, j’ai dit vraiment merci, il dit : ‘’C’est pas moi, c’est à vous !‘’

 

Continuer toujours des cours de français, ça c’est mon objectif exact. Chaque année si je commence des cours de français, c’est à peu près six mois et je ne peux pas finir toute la saison. Ça fait maintenant trois mois que j’ai pas été là-bas parce que mon emploi du temps a changé.

 

J’ai un projet dans la tête. Les gens au village ont un problème d’eau. Il y a un château d’eau, mais il ne marche pas bien : parfois y a de l’eau, parfois y a pas de l’eau. Parfois il peut faire une semaine sans eau. Si je vois des gens qui cherchent de l’eau partout, ça me fait mal trop trop trop.

 

Le deuxième, c’est la santé. Y a deux ou trois mois, une femme est décédée parce qu’elle a accouché trop tard. Elle n’a même pas vingt ans ! C’est sa première accouchement.

 

– Et elle est morte avec le bébé ? Les deux sont morts ?

– Oui. Les deux. Le docteur a dit que il voulait accoucher mais n’y arrive pas : ‘‘Il faut partir à Sélibabi, 50 kilomètres’’. Arrivés à Sélibabi, les deux docteurs qui sont là-bas, ils ont essayé de la sauver mais c’était trop tard.

 

– Les 50 kilomètres, c’était par quel moyen ?

– On a une ambulance quand même mais chez nous y a pas de goudron. Et si un bon hôpital peut-être le docteur il peut la sauver ! Peut-être le bébé il va être sauvé. Mais on a perdu toutes les deux.

 

– Parce que l’hôpital qui est à 50 kilomètres n’est pas un bon hôpital ?

– Oui. Même les blancs là-bas, dès qu’il y a quelque chose qui ne va pas, allez hop ! Ils vont partir au capitale. Ils ont les moyens, ils ont leur propre voiture.

 

Et le paludisme. On dirait que les gens c’est des fous tellement ils souffrent. En général le docteur qui est là-bas, il dit : ‘’Mais pourquoi vous ne vient pas ?‘’ Et ils vont dire qu’ils n’ont pas les moyens. Mais si tu venais depuis au début peut-être tu paies moins. Mais regarde maintenant : c’est devenu grave, tu vas payer encore plus !

 

Dans mon cœur, je pense nuit et jour. Même si je trouve un tout petit peu, je veux mettre tous les moyens pour créer une association. Moi je sais très bien que je n’arrive pas tout seul. Parce que j’ai pas les moyens, de un. De deux, j’ai pas fait de grandes études donc même si je commençais ce projet, il faut que je cherche quelqu’un d’autre. Vraiment j’ai envie de le faire. » 

 

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