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Bakary

Paris 19e

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Bakary

« Ne chions pas là où nous vivons ! Plus nous nous impliquons dans notre environnement, notre quartier, plus nous le respectons. C’est mon petit combat de tous les jours. Les gamins qui viennent dans ce local savent qu’il sont ici chez eux. »

 

 

 

Gardien d’immeuble pour la résidence Michelet, Bakary m’accueille dans un lieu chaleureux, entouré d’affiches et objets témoins d’une activité intense et variée avec le Meltin’Club Paris, l’Oasis Sportive, You Camps Training, la maison d’édition Faces Cachées, l’agence d’événementiel Le 99…

 

« Ton métier ne te détermine pas. Ce qui te détermine, c’est ton attitude.

 

Comme dit mon père : ‘Nous sommes des Soninkés, nous nous sommes battus pour vivre, nous préférons mourir qu’être esclaves – alors tu fais pas d’histoires, tu marches droit et avec dignité.’

 

Avec mes collègues gardiens, les sujets de la propreté et du tri sélectif reviennent régulièrement. Mais l’écologie est une partie seulement d’un sujet plus large, celui du développement durable. Il y a aussi la dimension économique, et la dimension sociale : ton action touche qui ? Ça leur permet de faire quoi ?

 

Avec le club de basket par exemple, nous ne dissocions pas ce que nous faisons avec l’enfant et sa relation avec sa famille – comment il vit chez lui, comment on peut l’accompagner dans son développement. Tu découvres par exemple qu’un petit n’a pas de parents, qu’il habite chez sa tante où il a grave des conflits avec ses cousins, qu’il est complètement isolé et que c’est pour ça qu’il est tout le temps dehors. Alors on peut le considérer comme une petite ‘racaille’ mais en fait lui, il est pupille de la nation. Nous avons pour ainsi dire des obligations envers lui. 

 

Nous devons être responsables de ce que nous faisons, dans tous les domaines.

 

C’est avec les JO de 92 que j’ai découvert le Basket Ball de Michael Jordan, Magic Johnson… Et un jour, alors que j’étais parti voler un vélo, j’aperçois des gens entrain de jouer au basket. Le vélo ne m’intéresse plus et je rentre dans le gymnase… Seize mois plus tard, je fais mon premier championnat international, j’ai pas encore quatorze ans et je fais partie des douze jeunes qui représentent Paris : on perd contre les espagnols mais je fais grave la misère à l’équipe en face. L’agent espagnol vient voir mon père, qui refuse que je parte en Espagne pour un centre de formation. Ma mère comprend pas le sport que je pratique mais elle voit que je suis moins turbulent : elle fait des pieds et des mains pour payer ma licence et m’acheter des chaussures pour les entraînements.

 

J’ai arrêté en 1997 quand Georges, mon coach et agent, est mort d’un cancer foudroyant. Et puis il y a eu mon pote Abdoulaye. Il était rappeur, basketteur, beau gosse. Il lisait pas de livres mais il pensait le monde d’une manière positive. Sa philosophie : ‘Il faut que nous les jeunes noirs, on devienne des gens importants et qu’on kiffe la vie et les loisirs comme les jeunes blancs.’

 

C’était mon associé, mon bras droit, un frère… On était tous conscients que la mort, c’était un truc qui touche tout le monde mais moi j’ignorais que ça touchait par surprise : tu peux être en plein cours et ton cœur s’arrête et tu meurs… Après son décès, la rue n’avait plus aucun sens pour moi. Je me suis dit  ‘J’arrête tout, et avec des potes on monte une association, j’ai envie de créer et de faire des trucs cool et utiles pour mon quartier.’

 

À l’époque, ma mère et d’autres femmes se battaient pour loger des familles qui vivaient dans des studios totalement insalubres. Tous les gamins venaient chez nous, notre trois pièces de 50m2 pour neuf personnes devenait un vrai centre d’hébergement ! Pour négocier avec les institutions, j’étais le mec qui traduisait de ma langue maternelle au français. J’aimais ça. Alors je deviens très vite un médiateur social professionnel et l’associatif devient ma vie.

 

C’est le truc que j’aime le plus faire : m’aider moi-même et faire kiffer les gens.

 

Il faut utiliser des codes que les gens comprennent. Sur le tri sélectif, si tu expliques pas à mes locataires, qu’ils soient blancs ou noirs, c’est pareil ! ‘Bonjour Madame, le tri sélectif, c’est très important…’ Mais c’est important pour quoi ?

 

‘Je vais avoir plein de sacs poubelle partout dans ma cuisine et je vais mettre un bouchon ici, une bouteille de verre là ? Qu’est-ce que tu m’emmerdes avec ton truc ??’

 

Par contre, si tu expliques ce qu’il se passe derrière, ce que ça permet de faire, là, les gens comprennent qu’ils contribuent à un monde qui fonctionne différemment.

 

Il faut multiplier les actions dans l’espace public. Paris ne vit que parce que les gens sont dehors et créent des choses. Notre espace n’a de sens que lorsque que des gens pensent les lieux et les font vivre. C’est ce qui donne la culture parisienne.

 

Et plus tu embellis le truc, plus tu ressens que c’est beau, et plus tu aimes ton environnement. » 

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