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Bülent

« J’étais super timide, j’ai mis trois jours à décrocher le téléphone ! Je débutais comme vendeur en informatique, j’avais 19 ans. Je prenais le combiné, je faisais le numéro… et je raccrochais ! La première personne avec qui je parviens finalement à parler est une nana super sympa… qui m’achète un truc ! Après ça, j’ai enchaîné les coups de fil et rattrapé mon retard.

 

Plus tard, j’ai géré des équipes et un chiffre d’affaires très important. Pour un produit en première page de tous les catalogues qui reste bloqué à Taïwan, tu fais quoi ? Tu pètes un câble ? En fait, tu prends ça comme une compétition sportive : tu respires, tu gardes la tête froide, pour être le plus concentré possible.

 

Dans mon travail, j’ai utilisé tout ce que m’ont apporté les arts martiaux : la persévérance, le dépassement de soi, la gestion du stress… Le sport est la meilleure école de développement personnel, ça permet de se connaître et de transformer la douleur en plaisir. Ça ne s’apprend pas dans les livres, c’est de la pratique.

 

Mes parents sont arrivés de Turquie dans les années 1970. Quand je suis né, ils n’avaient pas les moyens de me garder même s’ils bossaient déjà comme des dingues. Ils m’ont laissé chez mes grands-parents près d’Antalya quand j’avais neuf mois et m’ont repris à quatre ans. Arrivé à Paris, je ne connaissais personne, je ne parlais pas le français et j’avais une espèce de rage juste hallucinante : je me sentais abandonné, je pensais que mes parents ne m’aimaient pas. Pourquoi m’avaient-ils déposé chez mes grands-parents ? Pourquoi mes grands-parents m’avaient-ils laissé repartir ? Cette violence en moi m’a suivi jusqu’à l’âge de dix ans. Je me battais tout le temps à l’école, mes parents n’en pouvaient plus ! Ils m’ont mis dans tous les sports possible, le basket, le volley… Rien ne marchait.

 

Mon père avait été initié aux arts martiaux pour son service militaire à Chypre. Ça l’avait aidé à affronter la peur pendant la guerre là-bas. Alors il m’a inscrit dans un club de Vo Vietnam. Là, il s’est passé un truc. Un vieux maître m’a pris en main et ça m’a donné envie de continuer. Mon oncle m’emmenait aussi tous les samedis au cinéma. J’adorais Jackie Chan ! C’était beau ! Après chaque séance, j’avais l’impression d’être un superman !

 

Je voulais absolument trouver un prof comme lui. Alors j’écume les clubs de Paris et un jour, waouh ! je tombe sur un Chinois qui lui ressemble.

 

Dieu m’avait entendu ! C’était Jackie Chan ! Physiquement, le mec, il était comme ça, avec des bras comme ça ! Il était compétiteur. Cette rencontre a structuré le reste de ma vie. J’ai commencé les compétions… et j’ai adoré ça !

 

Pour trouver le temps de m’entraîner, à l’école, j’écoutais les profs : ça m’évitait de relire mes cours. Gagner n’était pas discutable. Quand je perdais, je me disais ‘Qu’est-ce que je n’ai pas assez travaillé?’. Je m’en prenais seulement à moi-même. À 19 ans, j’étais plusieurs fois champion de France quand la fédération m’a proposé d’ouvrir la section Kung Fu au Cercle Maillot – aujourd’hui les Cercles de la Forme. C’était le temple des arts martiaux à Paris ! J’y ai enseigné pendant plus vingt ans.

 

J’ai tout fait en parallèle : la vente, m’entraîner, enseigner… Et puis mon fils est né : là, je me suis vu, moi, abandonné par mes parents. J’étais souvent absent et je n’avais pas envie de voir mon fils sans son papa. Ça allait bien pour moi, surtout en informatique, mais j’ai décidé de quitter ce travail pour me former comme coach et conférencier. Aujourd’hui, j’interviens en entreprise où j’apporte mon expérience de vendeur et de sportif.

 

J’ai longtemps caché mes titres : je n’en ressentais pas une fierté extraordinaire et je ne voulais pas être perçu comme un champion inaccessible. Certaines personnes ne disent pas ce qu’elles ont fait parce que pour elles, c’est normal. Le mec qui a élevé ses quatre frères et sœurs par exemple, c’est une fierté ça aussi. Il y a du management, de la responsabilité, de l’engagement… Tu vois, c’est plein de trucs. Et dans le business, c’est d’abord l’état d’esprit qui m’intéresse.

 

Savoir ce qu’on aimerait faire n’est pas toujours facile. Ta voie, tu la trouves en te donnant la chance de vivre des expériences. Le Kung Fu n’était pas une passion pour moi, je ne connaissais pas. Il faut aller voir, toucher, sentir, discuter…

 

Et puis il y a plein de situations où je n’avais pas confiance. Le truc, c’est de transposer une expérience à l’autre. La confiance, c’est le cumul d’actions réussies.

 

Sans le sport, est-ce que j’aurais continué à être violent ? Je me suis construit à partir du sport, c’est ma colonne vertébrale. » 

 

Rencontre réalisée en juillet 2020

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