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Emmanuel

« Nous n’avons pas réussi à travailler ensemble. Individuellement, la plupart d’entre nous avait les compétences mais j’ai pris conscience qu’elles n’étaient pas suffisantes pour qu’un projet puisse aboutir. On est plusieurs à l’avoir eu, mais c’était un échec, cette épreuve collective…

 

Alors j’ai décidé d’aller travailler dans la partie relationnelle entre les différents protagonistes d’un projet. »

 

 

 

Et voilà comment d’un bac électrotechnique naît la vocation de psychologue d’Emmanuel ; il fera aussi partie des premiers à travailler dans la Police.

 

« En master 2 de psychopathologie clinique, à l’époque, nous sommes peu de garçons dans cette filière. Or je n’avais pas encore passé le diplôme et j’atteignais la limite d’âge pour le service militaire, qui était alors obligatoire. Plutôt que de le faire n’importe où, j’ai choisi de rejoindre la formation de la Police nationale et le recrutement des groupes d’intervention : gardes d’ambassade, gardes du corps de personnalités politiques, brigades d’enquête…

 

Puis après trois ans comme formateur des élèves gardiens dans le Nord, en 1997, je deviens le troisième psychologue à intégrer le service de soutien psychologique opérationnel dans la Police, créé suite aux attentats de Saint Michel.

 

Aujourd’hui nous sommes 82 pour toute la France. J’ai toujours vu mon activité augmenter au cours de ces années. Dans les périodes de renfort, pendant les attentats par exemple, nous travaillons à plusieurs mais au quotidien nous avons chacun des secteurs très éloignés. Le travail en équipe me manque parfois dans des situations qui ne sont pas évidentes à prendre en charge seul.

 

Nous sommes là en appui aux policiers dans des circonstances où eux-mêmes sont potentiellement traumatisés et nous devons souvent improviser. Au fond c’est à l’image de leur travail : quand ils commencent une journée, ils ne savent jamais quel type d’intervention ils vont faire. Ils doivent s’adapter alors ils apprécient qu’on soit adaptable.

 

J’aime le défi que représente ce travail : quand j’ai commencé dans la Police, faire appel aux psychologues, c’était faire preuve de faiblesse. Apporter un côté humain dans ce milieu-là m’a toujours intéressé. Progressivement et contre toute attente, nous avons été acceptés là où le psychologue incarnait quelque chose d’inacceptable : je personnifiais le fait qu’il puisse y avoir des fragilités dans une population où les valeurs tournent essentiellement autour de la force.

 

Le message qu’on essaie de faire passer : être fort, c’est être capable de se faire aider.

 

Cependant sur certaines rencontres, je dois moi-même passer au-delà de mes a priori quand je pense que je n’y arriverai jamais.

 

Un des bons souvenirs du travail d’accompagnement, c’est avec un policier dont l’histoire familiale était violente. Il s’était vraiment blindé. Il était aussi complexé par son niveau scolaire et culturel. Peu à peu, avec l’écriture et le dessin, il s’est autorisé à créer des choses dont il ne se serait jamais cru capable et s’est sorti de la dépression. Aujourd’hui, il cuisine aussi beaucoup et les gens de son service se régalent bien avec les gâteaux qu’il apporte au travail !

 

La reconnaissance de la part des policiers m’a poussé à continuer et à innover. J’ai envie de me former dans d’autres techniques de prise en charge qui ont évolué en même temps que la recherche en neurosciences, pour permettre un soulagement dans des échéances assez brèves.

 

Pratiquer mon métier dans la Police est une façon de m’inscrire dans une filiation ; mon grand-père était officier de cavalerie. C’était un homme très mal à l’aise avec ses émotions, dans un monde fait d’uniformes et de relations d’autorité. Alors je crée un pont entre un milieu fortement marqué par la difficulté à exprimer ses émotions et cette sensibilité à laquelle mon grand-père n’a pas eu accès.

 

Il était aussi dans la résistance. Au lieu de persister dans quelque chose où ça doit passer à tout prix, j’apporte ce petit décalage pour faire des émotions une force.

 

A son enterrement, pendant mon service militaire, là où d’autres ont lancé des fleurs sur le cercueil, j’ai lancé mes épaulettes. Je me suis dit que je continuerais quelque chose, à ma façon. »

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