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Philippe

« Imagine : monsieur B est un homme grand d’origine africaine. Il a une très haute idée de ce qu’est la culture et en même temps, on dirait qu’il se sous-estime : ‘Mes aînés ont fait les études…’ Et il bégayait.

 

J’étais dans son jury pour son projet de Master première année. Il avait choisi comme sujet la société où, au-delà de la relation avec les clients, on lui demandait de faire de la mise en carton et du nettoyage… Un boulot d’une pauvreté terrible.

 

Il nous présente un truc grandiloquent, plein de bégaiements, appuyé sur aucune enquête… Alors je lui dis : ‘Monsieur B, vous allez me répondre très sincèrement à la question que je vais vous poser : dans votre travail, Monsieur, vous vous emmerdez ?’ Il me dit ‘oui’… Je lui pose une deuxième question : ‘Vous vous sentez dévalorisé ?’ Il me dit ‘oui’.

 

‘Vous savez, dans votre mémoire, votre présentation du contexte, c’est pas mal… mais c’est triste. Et puis votre enquête, il n’y a pas grand-chose dedans parce que dans votre travail, il n’y a pas grand-chose à enquêter… Nous sommes en juin, il y a la possibilité d’un deuxième tour en septembre : si vous voulez, nous allons voir ensemble comment vous préparer.’

 

Il accepte, nous prenons rendez-vous et je lui explique ce qu’il doit faire, comment, pourquoi, etc.

 

Je le retrouve deux mois plus tard… et là, au début de la soutenance, j’ai un vrai pro en face de moi ! Il présente son étude, c’est bien organisé… mais ça part en capilotade sur les dernières minutes. Bien entendu, c’est la partie où il parle de son entreprise.

 

Le jury revient après avoir délibéré et je dis à monsieur B : ‘Dans les premières minutes, Monsieur, vous n’aviez pas de bégaiement. Mais dès que vous parliez de votre entreprise, vous perdiez votre assurance… Je vais vous diplômer sur la première année, vous le méritez. Mais je vais vous demander quelque chose qui va beaucoup vous embêter : c’est de ne pas vous inscrire en M2 cette année.’

 

Il me regarde: ‘Mais… Je suis déjà inscrit !’

 

‘Je sais, mais je vous demande, si vous le voulez bien, de ne pas vous inscrire.’

 

Il me demande pourquoi.

 

‘Je pense que vous avez besoin de changer d’entreprise. Je n’ai aucun problème avec votre mode de raisonnement et votre intelligence, mais vous n’êtes pas dans une situation où vous vous sentez rassuré, et quand vous n’êtes pas rassuré, ça se voit, Monsieur, vous bégayez. Or faire le Master II, c’est déjà difficile mais, en plus, la société dans laquelle vous êtes aujourd’hui est une souffrance. Si pour des raisons alimentaires, vous devez rester dans votre entreprise, trouvez-en une autre pour votre sujet de mémoire.’

 

Il a accepté et a fini par valider son mémoire deux ans après. Cette fois-là, je n’étais pas dans son jury parce que j’étais en train de quitter l’institution.

 

À l’occasion de mon pot de départ, je vois arriver cette grande carcasse de Monsieur B. Et le voilà qui me tombe dans les bras et me dit : ‘Je ne serais pas allé si loin sans vous !’

 

Il n’était sans doute pas le plus flamboyant de mes élèves, il en a bavé, je ne sais pas ce qu’il est devenu… Mais je garde de lui un souvenir particulièrement émouvant.

 

Souvent les gens qui arrivent au CNAM ont une idée en tête : passer un diplôme pour rétablir l’équilibre. Ils ont l’impression qu’ils ont raté une marche parce qu’ils n’étaient pas dans la bonne famille, qu’ils ont eu un deuil ou une rupture, ou pas assez d’argent, etc.

 

Chaque année, j’avais l’habitude de dire à mes élèves que le diplôme n’est pas la finalité de ce qu’on vient chercher quand on a de l’expérience : les parcours ne sont pas les mêmes que ceux des diplômés de la formation initiale, car ce qu’on finit par trouver ici, c’est un chemin de vie. » 

 

Rencontre réalisée en octobre 2019

 

 

 

Merci à monsieur B pour son témoignage :

 

« Vous suivez un peu le foot ? Quand je vois le coach de Liverpool – Jürgen Klopp – , je pense à monsieur Jacob ! Il a su fédérer les énergies, tirer le maximum de chacun. Monsieur Jacob a aussi le don de transmettre, et puis il est franc dans ce qu’il te dit. En fait, il est humain.

 

Il n’a pourtant pas la culture africaine mais il a su se mettre à ma place quand j’arrivais dans un nouvel environnement où j’avais besoin de repères. Lui ne m’a pas jugé, il m’a tendu la main. Il a su cerner mes difficultés et m’a donné les conseils pour que je puisse aller au bout, et ça c’est magique.

 

Vous savez, au CNAM il y a de la diversité. Et on sentait qu’il s’intéressait à telle ou telle culture. Il savait aussi plaisanter, il banalisait le truc. Il faut être cultivé pour savoir faire ce lien. Il savait capter notre attention et s’intéressait à nous. C’est une des qualités que tout bon enseignant doit avoir : savoir faire avec la diversité et lui avait cette capacité. Quand on savait que c’était monsieur Jacob qui donnait les cours, on n’avait pas envie de perdre le fil et on savait qu’on allait rigoler ! »

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