Partager

Roger

Paris 19e

Lire l’entretien

Roger

 

« Quand elle est venue la première fois, j’ai pensé : qu’est-ce qu’elle est sympa cette femme ! » me raconte Roger à propos de son auxiliaire de vie. « Et quand elle est partie, elle m’a dit ‘Monsieur, vous m’avez fait confiance.’

 

 

 

La fois suivante, je lui ai proposé un café : ‘Monsieur, je ne peux pas accepter, on ne m’en a jamais offert.’ Je lui ai dit : ‘Bon ben c’est le moment !’ »

 

Puis un jour, Roger lui annonce : « Maintenant si ça ne vous ennuie pas, on se dit ‘tu’ ! Tu sais, il y a Aimé Cézaire, Léopold Sangor, ils ont créé le mouvement de la négritude. On est des êtres humains, et puis la civilisation est partie d’Afrique. Il y a Lucie. »

 

« Moi, c’est pas le pigment de la peau que je vois, c’est l’être humain à l’intérieur. » […]

 

Roger allume son ordinateur, qui prend son temps : « Il chauffe »… Lorsque la machine est réveillée, Roger va sur You Tube comme s’il avait fait ça toute sa vie, recherche « Lettre à Elise », met la musique en route et pose ses lunettes. Passée ma première appréhension d’écouter pour la énième fois un morceau trop joué, je me surprends à le trouver décidément joli. « Et vous savez, quand on a cherché dans les archives de Beethoven, on n’a pas trouvé qui était Elise ».

 

Roger aime regarder Karambolage sur Arte le dimanche soir. « Tu sais comment faire cuire un œuf dans l’eau sans qu’il explose ? »

Je hasarde une réponse : « En ajoutant du sel ? »
– Tu perces un tout petit trou. Sinon, avec la chaleur, la poche d’air gonfle et l’œuf explose.

Me voilà moins bête.

 

Je demande à Roger ce qui l’a amené vers le métier de la reliure. « La guerre. On a été évacués en Seine-et-Marne, dans un village où l’instituteur n’avait pas les compétences pour enseigner au-delà du certificat d’études. Et puis après il y a eu l’exode, les matelas sur le toit de la C6. […]

 

Ensuite, j’ai fait l’école Estienne. » Roger me montre un livre qu’il a relié : la couverture décorée de dorure représente une femme dessinée par un ami : « On avait des livres, il fallait les débrocher, les mettre sous presse, les coudre, préparer les dos, les arrondir… La colle forte était chaude et on attendait jusqu’au lendemain pour qu’elle sèche. Il fallait deux à trois semaines pour relier un livre. »

 

Il prend un livre neuf, le feuillette et me dit : « Avant, les livres s’ouvraient. » […]

 

J’ai rencontré ma femme aux Jeunesses Musicales de France. C’est drôle, on a vu Fantasia. On était assis l’un à côté de l’autre, on a bavardé puis on s’est revu. On est allé à l’Opéra, on est allé au concert, et puis on a fini par se marier… On devait se rencontrer, c’est tout. »

 

Roger me montre une photographie du jeune couple entrain de faire la vaisselle : « Au début, nous habitions dans une mansarde près de la place Pigalle. […] Nous vivions dans une pièce avec un lit et un lavabo. Pour nous laver, nous allions chez mes parents dans le 19ème arrondissement, du côté de la place du Danube – à l’époque, il y avait des vaches… […]

 

On a vécu cinquante-cinq ans ensemble (1), c’est pas rien vous savez. Notre relation était faite d’amour, d’amitié et de tolérance : ‘Tu as raison, j’ai raison. Bon, on met de côté et on verra.’ Avant de se marier, on a beaucoup de points communs, d’affinités. Quand on est marié, il faut se découvrir.

 

J’ai des photos partout et si je fixe trop les photos, je les vois remuer, cligner des yeux, sourire. […] Pourquoi on est là ? On ne choisit pas de naître, mais je crois que nous sommes nés pour faire quelque chose. Quoi ? Je ne sais pas. »

 

Roger a « quatre-vingt douze ans et deux douzièmes », comme il aime le dire, avec un sourire en coin. Avec Denise, rencontrée en janvier 1951 et avec qui il s’est marié le 3 septembre de la même année, ils ont eu deux fils, Gérard et Francis. Leurs trois petits-enfants, un garçon et deux filles, habitent près de Provins, dans le Colorado et en Australie.

 

(1) Denise est décédée en 2006.

Autres portraits