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Yacine

« Ma passion, c’était le foot. Je jouais en U16 Nationale : entraînement tous les jours, matchs partout en France. À l’école, je travaillais sur la fin, jamais dès le début. J’ai redoublé la terminale et la deuxième année a été plus simple. J’ai eu mon bac avec mention.

 

Mais après, que faire de ma vie ? Sur un site d’orientation professionnelle, j’ai cliqué « sport », « bio », « physique-chimie », j’ai trouvé « opticien », « préparateur physique », « diététicien » et « kiné » : pour moi, c’était surtout le mec qui soignait les blessures sur le terrain de foot. J’ai lu le descriptif, ça m’a plu. Pour l’école de kinésithérapie, il fallait d’abord faire une première année de médecine ou une prépa au concours. Je n’avais pas envie de me casser la tête, j’étais encore dans le foot alors je suis rentré en prépa publique – les autres étant trop chères.

 

Je découvre l’université où le prof ne te dit rien quand tu arrives en retard. Je me mets au fond, je prends à peine les notes… C’est la belle vie ! En décembre, premier partiel : je finis 197e sur 200. La claque !

 

Un redoublant avec qui j’avais fait connaissance me dit : ‘Tu n’as rien compris, c’est mieux que tu arrêtes tout de suite.’ On a failli s’embrouiller ! Baptiste me parlait en mode grand frère alors qu’il avait un an de plus que moi. Et je pensais qu’il cherchait à me dégoûter.

 

Mais il a continué : ‘On est 206 : si 200 ont 19, il faut avoir 19 et demi pour être le premier. Donc il faut travailler. Regarde : je passe mon temps en bibliothèque, j’ai pas un jour off.’ Et il m’a tout expliqué…

 

Je m’étais blessé plusieurs fois au foot, j’ai considéré ça comme un signe : je suis allé à fond dans les études ! J’ai suivi Baptiste partout, ce qu’il faisait, je le faisais, un copier-coller ! Ce mec m’a sauvé. On est devenus potes. Malgré tout, j’avais pris trop de retard et j’ai dû faire une 2e année – dans le privé cette fois, le public n’étant possible qu’un an.

 

J’ai charbonné tout l’été pour rentrer des sous : ménage chez Disney la nuit et déménagements de caves le jour, avec les rats, les cartons imbibés d’eau, les odeurs indescriptibles… Tout le reste de l’année, j’étais à la bibliothèque Beaubourg, même le jour de l’an que je ne ratais jamais d’habitude avec les potes.

 

Parfois j’ai eu des baisses de motivation. En prépa, je découvrais un autre monde : j’étais le seul rebeu, le seul des quartiers populaires, les footeux étaient rares, c’étaient plutôt des rugbymen, des tennismen, des fils de médecins, de kinés, venus d’HEC, de l’École des mines… Je pensais ‘Qu’est-ce que je fous là ?’

 

Il m’est arrivé de pleurer. Je ne me sentais pas à l’écart, non : je me sentais différent. Je me demandais si j’allais réussir.

 

Et je rate encore le concours ! J’ai failli tout plaquer… mais je me suis souvenu de ma deuxième année de terminale : j’avais fini par réussir. Là c’était pas totalement pareil mais j’ai quand même tenté une troisième fois… Quand je suis enfin rentré en école de kiné, ça a été un des plus beaux jours de ma vie !

 

Je suis dur quand je parle aux petits parce que je sais ce qui les attend s’ils continuent dans une certaine voie. Parfois, ils seront aussi victimes de leur faciès. Ça m’est arrivé avec un prof qui m’a mis une note injustifiée et déterminante. Heureusement, la responsable de formation a pu m’aider car il y avait des preuves. Mais là, j’ai compris que tu peux tout perdre en dix secondes si tu n’as pas ce recul de desserrer le poing.

 

Aujourd’hui je suis kinésithérapeute à domicile et en centre de rééducation auprès de personnes handicapées suite à un accident de la route. Je me suis rendu compte que bouger, c’est un truc de fou.

 

D’abord parce que j’ai découvert ce qu’est le syndrome frontal : tu prends un choc pleine face, tu perds la motricité volontaire et tu ne penses plus à bouger sauf si on te le propose. Ensuite parce que j’ai fait un accident en scooter : trauma crânien, trois semaines de perte de mémoire. J’étais passé de thérapeute à patient. Dieu merci, j’ai tout récupéré.

 

La kinésithérapie, c’est la thérapie par le mouvement. Pour vivre en bonne santé, il faut bouger. J’ai repris la boxe thai, je continuais un peu le foot et un jour, avec trois potes, j’ai fait une séance de cross training.

 

Ils étaient morts de chez morts ! Mais deux semaines plus tard, on était déjà vingt !

 

C’est comme ça qu’est née l’association PGC (Physio Global Concept) : tu bouges tout, tu rampes, tu sautes, etc. C’est le plus gros boot camp d’Île-de-France. Il y a un mec de soixante balais, un petit de quatorze, une nana en surpoids, une presque anorexique, des mecs en réinsertion, des cadres, des nanas qui arrivent de La Défense en tailleur…

 

La devise de PGC, c’est ‘Adaptation’. Il y a mille et un problèmes sur Terre, mais si tu as toute ta tête et ton physique, tu peux tout faire. »

 

Rencontre réalisée en juillet 2020

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