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Adama

Paris 19e

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Adama

« L’été, je viens souvent en footing au travail. Quatorze kilomètres aller-retour depuis Drancy. Je quitte vers 5h15 du matin, j’arrive vers 5h35… en courant tout doux, hein ! Lentement, sûrement : je mets pas de pression. Depuis tout petit, j’aime la course : le 100 mètres, le 200 mètres… Je regardais beaucoup les JO. Ça a longtemps été mon rêve, d’en faire mon métier. Aujourd’hui je ne peux plus, mais le sport est resté en moi.

 

 

 

Quand je rentre chez moi, souvent j’ai la paresse : ressortir, courir, tout ça… » Petite parenthèse : « la paresse » chez Adama, ça veut dire soixante pompes et de la corde à sauter.

 

« Pourquoi ne pas le faire en partant au boulot ? J’ai essayé une fois et j’ai vu que c’était possible. Faire tous les jours, même si c’est dix minutes, c’est bien, quoi ! Quand j’arrive, je prends une bonne douche : sur place on fait déjà un boulot où c’est nécessaire, les douches pour la propreté. »

 

Adama travaille depuis six ans comme éboueur à la Direction de la Propreté et de l’Eau sur le secteur Nord du 19ème arrondissement de Paris. « On quitte la Porte de la Villette depuis Darty, on va jusqu’au Lidl porte d’Aubervilliers, et jusqu’au pont levant rue de Crimée.

 

Le secteur est divisé en trente-deux cantons. Chaque matin, un nouveau planning est affiché avec un numéro de canton en face de chaque nom. Tu peux aussi demander un ‘canton en pied’ et rester sur le même canton jusqu’à plusieurs années. Au début j’ai beaucoup changé : j’aime bien connaître un peu partout.

 

Pour les engins, on est en binômes. Ça peut être la laveuse, la petite ou la grosse, pour nettoyer les pistes cyclables et les chaussées avec le lancier – un tuyau à l’arrière. Quand y a moins d’effectif, on utilise la rampe qui est placée devant. Ou tu peux être sur un porteur : c’est un petit camion pour les gravas. Ou le master, plus gros que le porteur, qui s’occupe des encombrants. Et on a le glouton *, c’est une aspiratrice : la petite fait les pistes cyclables et les trottoirs, la grosse fait les chaussées. On utilise les souffleuses-porteur surtout à l’automne et au printemps, il y a plus de désherbage à faire.

 

J’aime bien mon boulot, mais après voilà : les riverains qui sont là, il faut qu’ils nous accompagnent, qu’ils comprennent un peu ce qu’on fait.

 

Souvent après avoir nettoyé sur le trottoir et fait le tour du bâtiment, tu vois que c’est sale comme si tu n’avais rien fait. Tu es passé trente minutes avant, ça n’est plus aussi sale mais tu vois des papiers quand même. Ça fait pas beau. Pourquoi ne pas les prendre ? Puisque t’étais pas là, tu te poses des questions : est-ce que la personne a fait exprès? Tu peux lui en vouloir mais est-ce que c’est pas tombé de sa poche ou un truc comme ça ? Souvent les gens nous voient entrain de balayer et de loin ils jettent un truc ; moi je réponds pas parce que ça fait partie de mon boulot. Mais des fois ça dérange, quoi.

 

Adama sourit : « Je suis très maniaque, même quand c’est à la maison. Souvent je discute avec ma femme pour ça !

 

Il y a aussi ceux qui ramassent derrière leurs chiens quand ils nous voient et d’autres qui laissent, surtout quand ils savent qu’il y a personne. Tout le monde préfère encore voir un bout de papier qu’une crotte de chien !

 

Le 19ème ça va mieux, côté propreté surtout avec la gare, ça c’est beaucoup amélioré, les mentalités changent, ça fait plaisir. »

 

– Et le comportement des personnes avec toi, un petit sourire, un bonjour, c’est courant ou pas ?

 

– Pas du tout ! Ce qui fait mal, c’est que toi tu te permets de dire bonjour à la personne mais la personne te répond pas.

 

– Oui, tu te prends un bon gros vent !

 

Adama éclate de rire : « Oui !… Le matin, je remarque un peu souvent, alors que nous on est là au service de la population pour que la ville soit propre, que les gens passent et n’osent même pas te dire bonjour. Je sais pas, ils pensent que tu vas les attaquer ? Quand tu es avec ton roule-sac, des personnes déposent leurs déchets dedans alors que normalement il y a des corbeilles : certaines te demandent si elles peuvent le faire, d’autres pas. La moindre des choses, c’est de dire bonjour et de demander.

 

Moi ça me plaît de dire bonjour à quelqu’un. Je regarde la personne, et si elle me regarde, je la salue et certaines me répondent.

 

J’aime ce qui est propre, je suis comme ça. J’ai des frères, j’arrive chez eux, c’est le bordel ! Je suis venu de Côte d’Ivoire en 2004, j’ai deux garçons de 11 et 9 ans et j’ai envie de leur transmettre deux facteurs importants : bien se comporter et se battre pour réussir. J’ai une marque sur la joue gauche, c’est pas un accident. Ça se fait dans une tribu, à la naissance, pour protéger l’enfant contre la maladie. Avec cette marque, on sait tout de suite d’où tu viens. »

 

– Je l’avais à peine vue. Tu me permets d’évoquer cette marque dans ton dessin ?

 

– Oui, j’aimerais bien que ça ressorte. 

 

* Le glouton évoque aussi la marque de la machine, GLUTTON
 
 
Rencontre réalisée en février 2019

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