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Robert

Paris 19e

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Robert

« Je partais tôt, je rentrais tard, je connaissais tout juste le gardien. Depuis que j’ai arrêté de travailler, je connais plus de monde. J’ai aussi rencontré beaucoup de personnes grâce à Bijou. Le premier s’appelait Trésor. »

 

Robert, bon pied, bon œil à 85 ans, se promène chaque jour avec son caniche. « J’aimais bien traverser Paris. Mais quand on vieillit, on met davantage de temps pour faire les choses : y a les jambes qui ne veulent plus marcher, la tête qui s’envole… C’est là qu’on s’aperçoit qu’on prend de l’âge. Alors je fais aussi de la sophrologie et de la gymnastique chez Espace 19. L’après-midi, on joue à la belote. Il y a plus d’une dizaine de personnes de notre tour. »

 

Robert a grandi dans le 18ème arrondissement et habite dans le quartier de Michelet et Alphonse Karr depuis 1976. Il a été « apprenti boulanger pendant sept ans. Mon patron n’était pas courageux : il laissait les sacs de farine dans le pétrin. Moi à l’époque j’étais un haricot vert ! Cinquante kilos pour un mètre quatre-vingt. J’étais obligé de trimbaler des sacs de cent kilos sur le dos et je me suis esquinté. Alors après, j’ai rejoint mon père à l’usine. J’ai commencé comme manœuvre, je suis passé à tourneur fraiseur, puis agent de maîtrise ; j’ai commandé une quarantaine de personnes. Et j’ai fini aux prototypes.

 

Le contact humain s’est paumé avec les machines. Chez les petits commerçants, vous causiez, tandis que dans les grandes surfaces, y a pas de conversation et en même temps, il y a des personnes qui racontent leur vie au téléphone.

 

Avec Bijou, je rencontre des personnes de tous les âges. On commence par se dire bonjour, les chiens se disent bonjour ensemble et c’est comme ça qu’on arrive à se causer un petit peu.

 

Surtout que lui, il est très affectueux ! Il va vers tous les chiens : les mâles, les femelles, les petits, les gros… S’il y en a un trop gros, il essaie quand même de voir s’il veut jouer. Oui-oui ! Il essaie ! Y a des gros chiens qui sont gentils.

 

Comme j’ai du mal à me baisser, j’ai inventé un petit appareil : je mets les sacs dedans et quand je vois que Bijou va pour faire sa crotte, je le mets en dessous… et voilà ! Y a des fois des gens qui me regardent et qui se foutent de moi : je m’en moque. Y a des gens qui disent : ‘C’est très bien ce que vous avez fait.’ Mais avec Bijou, je dois faire vite et il arrive que ce soit trop tard… »

 

Malgré quelques loupés dans la coordination entre Bijou et Robert, cette invention à la fois drôle et ingénieuse me donne envie d’en savoir plus : « C’est un petit manche et ça fait comme un croisement avec des bandes. Je mets mon sac dedans ; il y a une pince à linge pour le tenir parce qu’avec le vent, ça peut s’envoler ! »

 

Après un nouvel éclat de rire avec Robert, je reprends mes esprits : « Vous avez déjà vu ce système ailleurs ? Il pourrait peut-être intéresser d’autres personnes si vous expliquiez comment le faire ? »

 

Robert : « Il suffit de bricoler un peu, c’est tout. D’après ce que j’ai compris, en Angleterre, il y a une maison qui fait des pièces comme ça. En France, ils font des pelles mais quand c’est trop mou, on peut pas le ramasser ! »

 

Je capitule : Robert et moi repartons de plus belle dans un fou-rire. À ce moment précis, nous avons cinq ans tous les deux.

 

Au diable le sujet quelque peu terre-à-terre, je décide de prolonger le plaisir en initiant un brainstorming : « Alors là, c’est en amont de la chaîne qu’il faut intervenir, pour étudier ce qu’on donne à manger au chien ! »

 

Robert, décidément jovial : « Ah oui ! C’est tout un truc auquel il faut réfléchir ! Quand ça tombe dans le sac, je suis pas ennuyé. Mais quand on étudie le système de ramassage, il faut y penser. Et puis les chiens sont comme nous, ils peuvent attraper un coup de froid, et alors…

 

On ne m’a jamais demandé comment faire mais on me demande si c’est moi qui l’ai fait. J’ai toujours été un petit peu bricoleur, j’aime surtout travailler le bois.

 

J’ai pas pu être menuisier mais j’ai fait pas mal de petites choses, des petits meubles… J’ai vu les cendriers en bois réalisés dans le quartier. Ça me plairait de travailler avec les jeunes : je ne peux plus faire moi-même mais je peux montrer quelques trucs. »

 

Très apprécié de ses voisins et connu comme le loup blanc grâce à son invention, Robert conclut en riant : « Oui, ce système de ramassage, c’est moi ! C’est mon prototype ! » 

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